Story Board - Pierre Veilletet - 1990

C'est l'hiver. Elle se trouve √† Paris dans un appartement √©tranger. Dans la lumi√®re avare de l'hiver de Paris. Le disque sur la platine tourne √† vide, et il fait chaud entre les murs lilas de la trop petite pi√®ce. Elle est seule √† Paris ; elle para√ģt nue, vacante et inaccessible comme l'est une d√©tenue attendant la lev√©e d'√©crou. Elle montre peu de visage - car elle est de ces femmes qui s'esquivent avant qu'on puisse les identifier - mais ce corps menu, mat et nerveux qui, n'√©tant nulle part √† sa place, bouge en guise de compensation. A moins qu'un souvenir ne la mette en mouvement : celui de son d√©sarroi puis de son √©motion lorsque, descendant de l'autobus andin, elle s'entendit appeler en espagnol par un demi-inconnu qu'elle n'avait pas vu depuis deux ans. Le disque ? C'√©tait un air de fl√Ľte ou une milonga ‚Ķ Il faut toute une vie pour apprendre la couleur d'un corps.
… Oui, elle se déplace comme une qui n'a d'autre but ce jour-là - et sans doute de façon permanente - que d'être la géomètre de son espace mental, d'en baliser les zones d'ombre et les chausse-trappes… (se méfier du lasso des miroirs et du poignard des persiennes)… Jamais elle n'aura suffisamment de cases à sa disposition pour plaquer sur ce monde l'ordre et la paix quadrillée des marelles de son enfance. En ce temps-là, un petit chasseur Ethiopien dans un cadre peint, veillait sur son sommeil, et elle ne connaissait pas l'effroi.
Aujourd'hui, elle a peur mais elle se tait. Elle va d'une pièce à l'autre, nue, vacante et têtue. Elle mange un carré de chocolat.
Dans l'autobus jaune qui monte à Chavin de Huantar le chauffeur dit : " la multiplication des formes est fille de la division de l'être ".

 

PIERRE VEILLETET 1990