Les nudités dans le labyrinthe - Gilbert Lascaux -2007

Dans les photographies de Sylvie Tubiana, dans ses installations, les nudités sont des nuées, des brumes irisées, une chair lumineuse. Les nudités sont des fantômes, des fantasmes, des désirs flottants, des lueurs éparpillées, des visions fragmentées et disséminées.

 

Dans ces installations, les multiples nudités s'égarent. Elles se trouvent, se perdent et se retrouvent. Le musée de Cognac devient un labyrinthe où tu cherches les ombres claires d'une chair que tu ne peux pas toucher. Tu avances en une chasse rêvée, en une traque chimérique.

Dans les spasmes de l'espace, dans ses respirations, dans ses vibrations, le corps nu se livre, se défend, se refuse et revient. Il s'offre ou s'éloigne. Il apparaît et disparaît. Il est, en partie, effacé, voilé et se manifeste. Sous une lumière tamisée, la douceur de la nudité séduit. Qui contemple cette femme nue est ébloui, envoûté, troublé.

 

Le labyrinthe de Cognac est un piège, un miroir à alouettes et à humains. Qui est piégé? Peut-être, les déshabillées. Peut-être, celui qui regarde trop, toi?

Tu es parfois un voyeur timide et fasciné. Et tu te souviens des estampes érotiques du Japon, où se devinent une servante ou un jaloux, un guetteur, à demi cachés par un paravent. Tu épies, tu espionnes, non sans plaisir. Parfois, tu es un voyant qui découvre le mystère d'une femme dénudée, sa beauté énigmatique.

 

Celle qui s'est dévêtue demeure toujours ignorée, étrangère. Elle est impassible. Elle n'exprime nulle émotion, ni fiévre. Elle se dérobe à toute psychologie. Elle élude tout sentiment. Elle est une inconnue désirée; elle garde son secret. Elle le garde.

Or, depuis 1994, Sylvie Tubiana utilise l'image de son propre corps projetée. Elle se photographie, nue. Elle se met en scène et elle serait simultanément, sa propre actrice privilégiée, son modèle favori, la protagoniste. Ses images ne sont en rien des autoportraits; mais elles sembleraient les portraits d'une autre à demi anonyme. Son corps peut parfois se déformer, se courber, s'allonger, se métamorphoser; elle propose des anamorphoses qui modifient ses attitudes; elle imagine de nouvelles postures, des équilibres imprévisibles, d'autres allures.

 

Les installations de Sylvie Tubiana offrent d'innombrables points de vue, des aspects différents, des angles inattendus, des perspectives déplacées. Certaine image est projetée sur les murs perpendiculaires, dans un coin de la salle, peut-être sur un plafond ou sur un sol. Parfois, tu ne retrouves plus de repères, d'échelle, de mesure. Tu cherches des pistes. Tu marches sur des feuilles séchées. Tu écoutes des haïku du poète Masumi Midorikawa: « porte ajourée / dans sa lumière elle danse / ma silhouette »; ou bien « Dans l'ombre obscure / à peine montrée / ma silhouette »...
Et tu entends la bande son du musicien Hubert Borgel.

Le plus souvent, Sylvie Tubiana vit et travaille à La Rochelle. En 2004, elle réside au Japon. Dans ses photographies, la femme nue habite l'espace des Japonais, leur architecture traditionnelle. Elle manie les panneaux coulissants, les claires-voies; le papier translucide suggère sa silhouette. Dans le bain et près des sources thermales, elle s'allonge ou se dresse en une atmosphère de chaleur, de vapeur, de calme et de détente, elle est sortie du bain chaud, heureuse...

 

Dans l'exposition de Cognac, tu perçois les reflets du coprs dénudé, un chatoiement, un scintillement. Rayonne la nudité distante et proche. Elle prend possession du lieu; elle apprivoise le lieu. Elle s'y blottit; elle s'expose; elle s'éclipse; elle se masque et se révèle. La passion de l'incognito serait l'un des plus grands plaisirs d'une femme à la fois présente et absente.

GILBERT LASCAULT 2007